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Le Jeune Homme Jean Babilée et la Mort

31 enero, 2014
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Le danseur mythique que fut Jean Babilée s’est éteint ce 30 janvier, à la veille de son 91e anniversaire.

Il y a près d’un an, en février 2013, la Cinémathèque de la Danse rendait un bel hommage à Jean Babilée en lui consacrant toute une matinée de films à l’occasion de ses 90 ans. On pensait évidemment l’y voir et le fêter. Lui avait préféré filer au Sénégal pour échapper aux hommages, jouir du soleil, de la lumière et de la détente avec ses proches.

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Jean Babilée et Nathalie Philippart dans “Le Jeune Homme et la Mort”, le 25 juin 1946 au Théâtre des Champs-Elysées. Ballet de Jean Cocteau, chorégraphie de Roland Petit (Lido/Sipa)

Entré d’un bond dans la légende dès 1946 avec la création du “Jeune Homme et la Mort”, le danseur mythique qu’il était devenu se montrait rétif aux célébrations, même si secrètement il devait sans doute y trouver quelque bonheur inavoué, y satisfaire ce désir de reconnaissance dont tout artiste a soif surtout quand il a comme lui été incomparable.

Un éternel Jeune Homme

C’est un jeune homme qui allait avoir 91 ans le 3 février 2014 qui vient de s’éteindre ce 30 janvier. Il en avait longtemps conservé l’élégante silhouette, la souplesse extraordinaire, le pas élastique, le port de tête altier, la vivacité d’esprit, le regard malicieux. Jean Babilée n’avait jamais vieilli. Il possédait certes une rigueur, une dignité, un panache d’un autre temps, mais jamais il n’avait été vaincu par l’âge. A une époque où d’autres vont soigner leurs rhumatismes dans les stations thermales, Jean Babilée faisait de la moto, créait une chorégraphie de Maurice Béjart en 1979, alors qu’il avait 66 ans, reprenait plus tard encore son rôle dans “le Jeune Homme et la Mort”, créé près de 40 années auparavant, et où il demeurait saisissant et magnifique.

Brusquement célèbre

Formé à la dure discipline de la danse classique sous la coupole de l’Opéra de Paris, Jean Babilée, de son vrai nom Jean Gutman, apprend très tôt à connaître l’ignominie et la bassesse de l’âme humaine en découvrant un jour, en pleine guerre, le mot “juif” tracé au crayon à maquillage sur le miroir de sa loge. Il échappe au pire en prenant un temps le maquis, mais dès la Libération, avec la création des Ballets des Champs-Elysées où il danse de 1945 à 1949, il connaît aussitôt la gloire. Cette troupe formée autour de Janine Charrat et de Roland Petit, lancés dès 1944 par Irène Lidova, cette troupe patronnée par Jean Cocteau, Boris Kochno et Christian Bérard, a pour ambition de recréer l’esprit qui avait été celui des ballets russes et de solliciter la collaboration d’écrivains, de compositeurs, de peintres célèbres.

“Jeu de cartes” et “Le Jeune Homme et la Mort”

C’est ainsi qu’avec Jean Babilée furent créés “Jeu de cartes” de Janine Charrat en 1945, au Théâtre des Champs-Elysées (musique d’Igor Stravinsky et décors et costumes de Pierre Roy), puis “Le Jeune Homme et la Mort” de Jean Cocteau et Roland Petit (musique de Jean Sébastien Bach, arrangée par Ottorino Respighi, décors de Georges Wakhévitch, costumes de Christian Bérard). C’était le 25 juin 1946 et Babilée, dansant avec Nathalie Phillipart qu’il épousera plus tard, devenait brusquement célèbre.

Au cinéma comme au théâtre

Son aura est prodigieuse dans la France des années 1950 et 1960. Il est consacré comme l’un des plus grands danseurs de son époque, mais un danseur doté aussi d’un sens aigu du théâtre. Dès lors, il est invité à l’Opéra de Paris et, dans cette Europe d’après-guerre qui se reconstruit, à la Scala de Milan ou à la Staatsoper de Berlin. Dans la foulée, Jean Babilée fonde sa propre compagnie, de 1956 à 1959, puis, comme sa nature impérieuse et multiple l’y conduit, il se tourne vers le cinéma sous la direction d’Hervé Bromberger, de Georges Franju et plus tard de Jacques Rivette, ou vers le théâtre avec Jean Genêt ou Raymond Rouleau. Il aura créé encore nombre de ballets de chorégraphes célèbres en ce temps-là, comme “Œdipe et le Sphinx” de David Lichine, “Mario e il mago” de Léonide Massine (d’après Thomas Mann), “le Fils prodigue” de Joseph Lazzini. Plus tard, dans les années 1970, il dirigera le Ballet du Rhin nouvellement institué.

Le “Jeune Homme” saccagé

Son esprit extrêmement indépendant, sinon rebelle, ne lui permet guère de s’inféoder longtemps à quelque troupe, à quelque système. C’est cette indépendance, cette nature rétive qui le rendront évidemment suspect aux yeux d’une institution comme le Ballet de l’Opéra de Paris qui jamais ne lui aura donné une place à sa mesure ou jamais ne lui aura rendu l’hommage qu’il méritait. Il aura vu cependant combien son rôle légendaire du “Jeune Homme” y a été dénaturé par des interprètes sans grande envergure qui en saccagent la dimension dramatique au profit d’une vaine virtuosité.

Le mystère Babilée

Mais à près de 70 ans, Jean Babilée, avec Rosella Hightower, se lance encore dans l’aventure avec un chorégraphe contemporain tel que François Verret. Et plus tard encore, alors qu’il vient d’avoir 80 ans, il se fait l’interprète d’un spectacle du chorégraphe et metteur en scène Josef Nadj.

C’est ce personnage hors norme, en quête incessante d’aventures artistiques nouvelles, farouchement indépendant, et sans doute ravi de toujours surprendre, c’est ce personnage qui sut durant de longues périodes s’éloigner du monde quelque peu frelaté de la danse qui est le héros du beau film que Patrick Bensard tourna sur lui. Un film paru en 2000 et justement titré “Le Mystère Babilée”. Car dans le monde de la danse d’aujourd’hui, si peu surprenant, si lisse, où abondent peut-être les danseurs à la technique remarquable, mais où les tempéraments extraordinaires semblent avoir disparu, Jean Babilée demeure et demeurera toujours un mystère. Un mystère comme le sont tous les artistes d’exception.

Raphaël de Gubernatis – Le Nouvel Observateur

A lire : “Jean Babilée ou la danse buissonnière” de Sarah Clair. Van Dieren Editeur 1995.

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Jean Babilée avec Leslie Caron aux “Ballets des Champs Elysées”, en 1946 (Lido/Sipa)
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THÉATRE DES CHAMPS ÉLYSÉES “LES BALLETS JEAN BABILÉE”

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